Notre Seconde Vie – Troisième partie + Extrait du roman

Notre Seconde Vie - Alain Monnier - Flammarion

Troisième partie des impressions d’Alain Monnier et de son avatar dans SecondLife, accompagné en exclusivité d’un premier extrait de son roman que vous pouvez découvrir à la fin de cet article !!! Bonne lecture à vous et bon premier mai !!!

La première partie est ici
La seconde partie est ici

Vendredi

J’ai passé ma journée à ruminer cette sensation qu’il ne faut pas chercher à décoder SL avec les critères de jugement qui nous conduisent dans la vie réelle.

Je suis persuadé que si l’on juge SL à l’une de notre vision du monde réel, on passe à côté de l’intérêt de SL. Les medias qui parlent de ces univers, par le souci louable d’être compris par leurs lecteurs ou spectateurs, relient SL et monde réel via des passerelles et des correspondances qui n’ont pas lieu d’être ou qui ne sont pas en tout cas le bon canevas de compréhension. Tout ce qui se dit sur le business et l’argent qui coulent dans les sociétés me semblent faux. Je ne sais pas l’expliquer encore, c’est une intuition forte. Le fantasme d’un double monde forcément homothétique est fausse !

Je ne sais pas ce qu’il faut chercher dans SL, mais il me semble évident que ce n’est pas notre monde.

Je suis en face d’une fille charmante. Je ne sais pas quoi lui dire. Temps bénie de la timidité excessive !
Je ne sais pas de qui je dois parler : de moi le vivant réel, d’elle l’habitante de notre planète, de mon avatar inexpérimenté et sans projet – tel l’adolescent que je fus -, d’elle cette pin-up sans histoire avérée ? Je ne sais pas ce qui se pratique dans ce monde-là. Je ne sais pas ce qui est de bon goût, où se situe l’impolitesse, je ne sais pas où je suis…
Moi qui ai de plus en plus du mal à me surprendre, à me prendre à revers, à m’étonner (heureusement l’écriture préserve ces rares moments !), je suis soudain mis dans un terrain d’incertitude.
Le doute nous rend à notre intelligence.
Cette fille m’intimide : je ne sais que lui dire. J’ai envie de lui parler. Des banalités me viennent à l’esprit, comme à quinze ans dans ces boums où mes camarades flirtaient avec les mignonnes tandis que je me morfondais en quête d’une réplique intelligente et fine ! Depuis j’ai appris, la subtilité est rarement nécessaire, mais qu’il est doux de renouer avec ses sensations premières même si elles sont quelque peu pénibles !

Elle porte une robe blanche et longue qui semble voler autour d’elle quand elle fait un certain mouvement. Elle ne cesse de faire ce mouvement ! C’est joli et agaçant. J’essaie de lui dire que je viens d’arriver. Elle ne me répond pas. Râteau d’antan ! Je ne dis pas qu’il n’y ait plus de râteaux au présent, mais je dis que l’expérience aidant, on les détecte de loin et qu’on peut donc ainsi se les épargner.

Samedi

J’ai toujours envie de savoir qui est derrière l’avatar que je croise. J’ai du mal à me contenter de l’image proposée. Curiosité mal placée ou inquiétude existentielle ? Je sais que je peux cliquer sur un avatar pour voir sa fiche, et qu’il n’en saura rien, mais le geste n’est pas anodin, il me semble être une intrusion. Je crois que la première fois que je l’ai
fait, – c’était une ravissante brune -, j’ai ressenti de la honte.

Hélas, il n’y a jamais rien sur ces fiches ! De drôles de cotations sans réel intérêt, des dates d’arrivée, pas un mot sur les goûts, sur la personne dans la vie réelle. La mienne n’en a pas davantage, mais ça viendra, il me faut d’abord connaître les usages de l’endroit. J’ai le sentiment de ne pas avoir les codes de politesse, et je ressens cela comme une immense difficulté. Comme si la politesse n’était pas une simple code mais une sorte de vertu primaire qui permet d’entrer en contact avec autrui.

Rien n’est dit dans les profils. Je dois me contenter de vivre par mon avatar, mais je n’arrive pas à oublier, à reléguer ma première vie. Pourtant je sens que c’est là une contrainte majeure à accepter – ce doit être l’un des prix d’entrée – pour avoir la substance de SL. Je n’y suis pas encore.

Je crois que je ne trouverais pas en quelques semaines la ou les vérités de SL, mais j’ai l’intuition que viendra un moment, où soudain je me dirais «Mais oui, c’est cela ! La vérité de SL est bien là, c’est dans cette sensation qu’elle est toute entière dissimulée »

Je ne suis pas pressé d’arriver à ce moment. J’espère simplement que la route sera riche et étonnante.

A suivre…

Extrait du Roman Notre Seconde Vie
Alain Monnier – Edition Flammarion

Isidro s’excuse d’avoir été si sérieux. Cela ne convient pas à la légèreté, l’insouciance et le détachement qui sont les fondamentaux de son personnage.

– Tu es vraiment jolie, lui dit-il avec un geste tendre.

Elle est un peu gauche et ne sait que répondre ce qui dans le contexte ajoute à son charme. Isidro n’y est pas insensible et lui dit :

– Viens avec moi, j’ai envie de te faire un cadeau.

Elle se lève et le suit. Elle monte dans son véhicule et ils sont transportés dans une ruelle populaire de Shanghai. Il y des milliers de gens, elle a du mal à le suivre au milieu de cette foule, il lui prend la main pour ne pas la perdre. Elle se laisse faire. Ils se faufilent entre des étals de légumes et des cages où caquettent des poules, et poussent une porte étroite au dessus de laquelle est inscrit, à la peinture d’une écriture maladroite : “ Sculpteur – Attitudes, gestes et mouvements en tout genre ”. Au tintement de la clochette, un petit chinois sort d’une arrière-boutique et s’approche d’eux et les salue par trois fois chacun. Son visage est étonnamment expressif, pas moins de cinq expressions à la seconde se succèdent.

– Mon ami Monsieur Wong est le plus grand sculpteur d’attitudes et d’expressions de ce monde.

Eva lui sourit tandis que Monsieur Wong s’incline avec des courbettes très complexes qui ont toutes une signification précise décryptée en mode texte sur le côté de l’écran. Il dit :

– Votre amie est très jolie et très ravissante, et très digne. Elle mérite de porter les plus beaux atours qui soient.

– Eva, j’aimerais que tu choisisses une attitude ou bien autre chose…

Eva est interloquée, et lui jette un regard d’incompréhension vraiment gratifiant. Soudain Isidro comprend qu’Eva est par nature gratifiante pour ses compagnons, et que là n’est pas le moindre de ses atouts.

– Tu peux choisir un plissement de nez, un déhanchement provoc, une manière de te serrer contre quelqu’un, un tic délicieux, ça peut se déclencher manuellement ou automatiquement quand tu prononces un mot… et ça n’appartiendra qu’à toi. Monsieur Wong travaille sur des modèles uniques, tu n’as aucun risque de te retrouver ailleurs.

Eva hésite, puis finit par se retourner vers lui :

– Conseille-moi !

Isidro est subjugué par la naïveté de cette demande. Après quelques conciliabules avec Monsieur Wong, il lui propose un sourire canaille façon Greta Garbo dans Ninotchka ou un déambulement amical ambigu où son corps épouse la forme de celui de son compagnon. Comme elle hésite, Isidro lui dit de prendre les deux, Wong s’incline et promet de livrer son meilleur travail sous quatre jours.

– Je suis confuse, dit Eva. Je ne sais comment te remercier …

– En me réservant ton premier sourire canaille…

– Mais comment je fais pour te revoir…

Il lui glisse sur son ardoise une adresse de connexion et une clé privée:

– Tu vas sur cette adresse et on te dira où je suis. Ensuite, avec cette clé, tu pourras venir me trouver… De toute façon je suis dans tous les annuaires.

– Mais les gens qui te regardent et qui t’apprécient, pourquoi ils ne viennent pas te trouver ?

– Parce qu’ils n’ont pas de clé comme celle que je viens de te donner… Ce sont des clés qui protègent tous ceux qui ont une popularité supérieure à 100 connexions par jour.

– Une dernière question… dit Eva. Comment as-tu pu me trouver… Tu n’avais pas mon adresse et je suis référencée nulle part.

Isidro semble soudain gêné.

– Le hasard baby, répond-il. Le hasard…

– Mais nous sommes quatre milliard et Karine m’a dit qu’il y avait environ deux milliards de lieux possibles.

Il regarde sa montre et lui dit :

– Désolé baby, faut que j’y aille.

SYDNEY – AUSTRALIE – 17 Juillet – 17h41

Steve Willmark se déconnecte de la Toile et entre dans son atelier personnel. C’est son antre, il y stocke toutes les versions originales de ses créations, nécessaires au débogage d’éventuels dysfonctionnements qu’on ne peut jamais totalement éliminer, et aussi ses divers outils logiciels qu’il a confectionné tant chez lui qu’à son bureau. Steve est un grand gaillard de 1,89m, blond, avec des yeux bleus, le prototype du surfer, sauf que lui déteste la plage et tout ce qui implique un effort physique. Il est informaticien, l’un des plus brillants de sa génération, il a à peine trente ans, et travaille pour la CPGMN, à distance, de chez lui, il participe aux réunions mensuelles de groupe chaque premier jeudi du mois.

Steve Willmark est devenu Monsieur Wong, il y a presque trois ans, et sa notoriété à confectionner des attitudes originales n’a jamais cessé de grandir depuis ce jour, bien qu’il n’ait jamais fait de publicité, au contraire, il est allé se cacher à Shanghai dans la ville basse, il l’a choisi à cause d’un film de Wong Kar Wei où une chinoise magnifique descend des marches sous une pluie diluvienne pour aller chercher une gamelle de nouilles, plusieurs fois dans le film, la camera la suit de dos, elle est grande avec de magnifiques fesses.
Steve aime baiser avec les asiatiques, d’ailleurs il ne baise plus qu’avec des asiatiques qu’il trouve plus douces et plus souples. C’est aussi pour cela qu’il est dans ce drôle de quartier de la Toile, il y rencontre des prostituées magnifiques, les plus belles, les plus douées… C’est même lui, en grand secret, qui leur confectionne des positions incroyables et des attitudes de soumission dont il est le premier à profiter.

Steve s’est déconnecté, il travaille dans son atelier aux deux cadeaux qu’Isidro lui a commandé. Il a vraiment envie de bien faire, car il a été ému par le regard de cette fille… Il se demande comment ils ont pu fabriquer cette sensation incroyable, et il ne voit pas.

Plus d’info : http://www.alain-monnier.com
Notre Second Vie – Alain Monnier – Flammarion

Publicités

3 Responses to Notre Seconde Vie – Troisième partie + Extrait du roman

  1. riona dit :

    Sacré voyage et je reste une fan sans bords!

    Quand a ta question sur la substance de SL, j’ai ta réponse, elle est la ou tu la voudra 😉

  2. Bonjour

    Je crois que je vais acheter votre livre ! 🙂
    Bonne continuation sur SL !
    Assez d’accord avec Riona : je crois qu’il ne faut pas chercher de vérité absolue sur sl et là comme ailleurs nous ne sommes qu’un pli de l’étendue !

  3. Gritche Enoch dit :

    Bien exprimé Florence si je puis me le permettre.
    Je pense comme vous deux, que ce livre est une éventuelle aubaine pour ceux qui ont oublié de « vivre » Second Life.
    Les hard gamers dont je fais parti savent reconnaître l’humain qui fait face

%d blogueurs aiment cette page :